L'accompagnement des mourants

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Description

Détails

Quel est le vécu d’un homme peu de temps avant sa mort ?
Quelle aide pouvons-nous apporter à une personne qui va quitter ce monde ?
Qu’est-ce qui nous attend après la mort ?
Ce livre témoigne d’expériences faites dans le cadre de l’accompagnement aux mourants et du vécu hors du commun des bénévoles tout au long de leur activité dans les hôpitaux ou dans les centres de soins palliatifs.
Cet ouvrage traite également de la question de la vie après la mort, et propose sur ce sujet une réponse pertinente.

Informations complémentaires
Auteur Collectif d'auteurs
ISBN 978-2-900811-83-2
Format 11,5 X 18 cm
Présentation poche
Langue Français
Temps de livraison 5 à 8 jours ouvrables
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Extrait

Expériences auprès des mourants

Waltraud Große, assistante en soins palliatifs
Erlangen - Allemagne

Un grand nombre de personnes vivent leurs derniers instants terrestres dans l’isolement et la solitude, ou dans l’anonymat de l’hôpital. Rares sont celles qui ont la chance de pouvoir bénéficier, jusqu’à leur mort, d’un accompagnement personnel au sein de leur famille. Et même dans le cas où des proches s’occupent affectueusement d’une personne en phase terminale, ils sont souvent eux-mêmes tellement bouleversés psychiquement et physiquement qu’ils ont grandement besoin de soutien. D’où l’importance du travail des assistants de fin de vie. Leur mission est de consoler, d’aider, de faire preuve de compréhension mais surtout d’accorder leur attention et leur réconfort à ceux qui se trouvent à l’article de la mort, sans pour autant oublier de soulager leurs proches.

Certaines de mes expériences auprès de personnes gravement malades et auprès de mourants remontent très loin dans le temps, bien avant que j'aie commencé à travailler comme assistante en soins palliatifs. Je vais donc les inclure dans mon récit.

A trois ans, mon petit-neveu a été atteint d’un cancer des reins, et il est mort à quatre ans. Il a passé les dernières semaines de sa vie en clinique. Quand on lui rendait visite, il racontait toujours qu’il était encore allé dans la grande prairie fleurie et qu’il avait joué avec beaucoup d’autres enfants. Pour moi son récit correspondait à une réalité; cela signifiait que de temps en temps il se retrouvait déjà là où son âme irait après sa mort terrestre. Au début, ses parents prenaient ses expériences pour des rêves ou pour le fruit de son imagination. J’ai donc essayé de les aider à les considérer comme des faits.

Mon petit-neveu connaissait exactement nos horaires, il savait qui lui rendait visite et à quelle heure. Un jour il a dit à sa mère: «Dis à Mamie et à Suzanne de venir demain». Cela sonnait presque comme un ordre. Fort heureusement, les adultes ont obéi à sa demande. S’ils s’en étaient tenus aux horaires habituels, sa grand-mère et sa sœur ne l’auraient pas revu, or c’étaient elles qui lui étaient le plus proches. Il nous a quittés peu après paisiblement. J’en ai conclu que l’on doit toujours prendre au sérieux les désirs des mourants et y accéder rapidement.

A l’époque, j’habitais à 170 km de chez mon neveu et je n’avais pas de téléphone. Une nuit, j’ai rêvé de lui. Il se tenait devant moi, sans rien dire. Il n’avait l’air ni triste ni malade, il était au contraire radieux. Quand ma sœur est venue me voir le lendemain, elle n’a pas eu besoin de parler. Je savais qu’il avait pu quitter son corps malade et que maintenant il allait bien et j’étais très heureuse qu’il soit venu me dire au revoir. Ce rêve était pour moi la réalité.

J’ai également veillé ma belle-sœur au cours des quatre derniers mois de sa vie; elle avait subi l’ablation d’une tumeur à la tête. Vers la fin, elle était souvent ailleurs et ne parvenait plus à s’exprimer. Même quand elle avait l’air de dormir, je veillais à ce que l’on ne dise en sa présence que ce qu’on aurait dit quand elle était réveillée. C’est à cette époque que j’ai pris conscience du fait qu’une communication sans paroles est possible. Comme j’étais à son chevet depuis fort longtemps, je sentais ses désirs: qu’on lui lise quelque chose, qu’elle regarde des photos de famille, qu’on ouvre la fenêtre... Elle avait surtout besoin qu’on lui répète de temps en temps: «Je suis là, je reste avec toi!»

Elle n’arrivait plus à déglutir. Nous avions informé les médecins, qui d’ailleurs avaient fait preuve de beaucoup de compréhension, du fait que nous ne voulions pas avoir recours à une alimentation artificielle, ni à des médicaments qui fortifient le cœur etc., en leur expliquant que pour nous, la vie continue après la mort terrestre, et qu’il n’y avait donc aucune raison de faire durer coûte que coûte les derniers instants d’une personne sur terre.

Elle s'est donc affaiblie tout naturellement, petit à petit.

Pourtant, un beau matin, ma belle-sœur a ouvert les yeux et m’a fait signe qu’elle voulait boire. J’ai constaté avec étonnement qu’elle venait de boire presque un litre de thé. Elle est restée bien réveillée encore quelques instants, puis elle est passée très vite au dernier stade de sa vie. C’étaient ses dernières 24 heures sur terre.

Fréquemment, le malade s’anime une fois encore peu de temps avant de mourir: il rassemble ses dernières forces, et parvient à les utiliser pour se faire comprendre afin de réaliser un désir.

Même si je le vivais pour la première fois, ce dernier stade me fit prendre conscience du fait qu’à partir de ce moment-là, il se passe quelque chose de complètement nouveau. J’ai donc continué à parler tout bas à ma belle-sœur, mais cette fois de façon très ciblée, pour lui donner le courage de faire le premier pas vers l’au-delà. Je me la suis représentée telle qu’elle était autrefois, encore jeune et débordante de joie de vivre, et je lui ai dit que dès qu’elle aurait quitté son corps malade, de l’autre côté, elle serait à nouveau pleine d’énergie et d’entrain. Dans la chambre, l’ambiance n’était pas triste du tout. Les infirmières passaient de temps en temps juste pour demander si nous avions besoin de quelque chose. Mais normalement elles nous laissaient seules, la chambre était donc merveilleusement calme. Je lui ai récité aussi de courtes prières qu’elle connaissait et quand la nuit est tombée, une nuit claire au ciel étoilé, je lui ai dit sans le vouloir: «Envole-toi vers les étoiles, vers la lumière céleste!»

Au cours de cette dernière phase, je ne la touchais presque plus, sauf pour essuyer la sueur qui perlait sur son visage. Je l’avais embrassée une dernière fois au début de cette phase finale en lui disant qu’à partir de ce moment je la laisserais se recueillir, que je ne la toucherais plus, afin de ne pas la déranger au moment de son départ pour l'au-delà. En effet, lors d’un contact physique prolongé, l’irradiation d’un corps sain est capable de transmettre suffisamment de force pour retarder ou ralentir le départ d’un mourant.

Ses dernières respirations étaient comme des soupirs de soulagement, comme si elle disait: «Ça y est, j’ai réussi!» Et c’est en ces termes que j’ai d’ailleurs informé les infirmières et la famille: «Elle a réussi». Il ne me serait pas venu à l’esprit de dire: «Elle est morte». Plus tard, j’ai observé ce même soulagement comme après un grand effort, dans les derniers soupirs d’autres mourants.

Alors que je veillais sur ma belle-sœur, j’ai été en contact avec beaucoup d’autres patients. L’une de ces personnes était une vieille fermière. Elle avait des métastases dans tout le corps et souffrait énormément. On ne lui avait laissé aucun espoir de survie. Un jour elle m’a dit: «Qu’est-ce que j’ai reçu dans la vie? J’ai travaillé, j’ai eu des enfants, et puis j’ai encore travaillé, et maintenant je suis malade!» Une grande amertume se dégageait de ses paroles. Je n’aurais certainement pas pu parler du sens de la vie avec elle. Je lui ai donc demandé ce que faisaient ses enfants et si elle avait des petits-enfants, et elle s’est mise à raconter. Elle ne s’arrêtait plus. On voyait combien ses enfants et ses petits-enfants étaient importants pour elle, et qu’elle était même fière de ce dont l’un ou l’autre était capable. Quand elle s’est arrêtée, je lui ai dit: «Et, malgré tout, vous dites encore que vous n’avez rien reçu dans la vie?» Elle a hésité quelques instants avant de me répondre: «Oui, c’était quand même beau!»

Le lendemain, quand je suis revenue, son lit était vide. Elle était partie en paix au cours de la nuit. Je ne saurais vous dire si elle se serait endormie cette nuit-là sans cet échange. Quoi qu’il en soit, il était bénéfique pour elle qu’elle quitte cette terre satisfaite. Il est tout à fait concevable qu’une insatisfaction par rapport à la vie, ainsi que des reproches envers le Créateur ou d’autres pensées semblables, soient à même d’empêcher quelqu’un de quitter cette terre; et cela prolonge naturellement sa souffrance.

Si nous sommes en mesure de contribuer à ce qu’un mourant «fasse la paix» avec son destin, avec le Créateur, avec sa famille, et si, de son côté, il est en mesure de pardonner, nous lui facilitons le trépas.

C’est auprès d’un couple qui s’aimait profondément que j’ai été témoin d’un autre fait: malgré la grave maladie du mari, tous deux étaient portés par le même désir de rester ensemble aussi longtemps que possible. Or, la fin terrestre du mari approchait visiblement. Un jour, sa femme dit: «Je souhaite qu’il puisse mourir bientôt, même si pour moi ce sera très difficile». Quelques jours plus tard, le mari décédait sans agonie.

Il semble que les proches doivent parfois «libérer» les mourants avant que ceux-ci puissent vraiment partir.

En tant qu’assistants en phase terminale nous pouvons vraiment apporter un certain soutien, d’une part en accompagnant les proches et d’autre part en soulageant les mourants de leur souci pour leurs proches. C’est avec un immense soulagement que le mourant entend: «Nous ne laisserons pas votre femme seule, quand vous ne serez plus là». Et bien sûr, nous tenons nos promesses. Cela signifie au départ un accompagnement très intense des proches après la perte d’un être cher, surtout lorsqu’il s’agit de personnes courant le risque de se suicider.

Une image consolatrice m’a souvent permis de redonner de l’espoir aux mourants et aux proches: je compare l’amour réciproque à un élastique. Chacun peut suivre son chemin – ici ou dans l’au-delà – à sa place dans l’instant présent. Chacun peut accomplir ses devoirs à n’importe quelle distance de l’autre. La liaison continue quand même à exister, grâce au lien d’amour qui les unit. Et comme ce lien est infiniment élastique, il n’entrave personne sur son propre chemin. Ce lien est hautement «conductible», c’est-à-dire que les bonnes pensées ou les prières d’intercession, ainsi que de nombreuses autres aides, peuvent circuler dans les deux sens; et parfois ces liens ont un effet tout à fait perceptible sur ceux qui sont restés sur terre.

Partout où cette image est acceptée comme une certitude, la séparation est plus facile.

A l’approche de la mort, il y a une phase pendant laquelle l’intérêt du mourant pour tout ce qui est de notre monde diminue de plus en plus. C’est parfois très dur à supporter pour les proches, parce qu’ils ne savent plus à quoi s’en tenir. Si par exemple un homme se réjouissait auparavant du retour de sa femme après une courte absence d’une demi-heure, juste pour faire des achats, maintenant il ne remarque même plus son retour après plusieurs heures d’absence. Si sa femme demande: «Alors, tu n’es pas content que je sois rentrée?», le regard du mari revient comme de très loin, au prix de grands efforts, et il répond, presque torturé: «Mais si.»

Lorsque les proches ne savent pas que l’âme jette de temps à autre un regard sur l’autre monde, il leur arrive de lui reprocher intérieurement son indifférence, sans pour autant l’exprimer. Or, le mourant s’en attriste parce qu’il le sent. Dans ces cas-là, si nous parvenons à leur expliquer la situation, c’est profitable à tous.

Mais il existe encore d’autres changements chez le mourant qui sont parfois durs à vivre pour la famille. «Il dit n’importe quoi», entend-on souvent, quand un patient parle de façon confuse, qu’il s’agisse de son intonation ou du sens de ses mots, et il s’ensuit qu’il n’est plus pris au sérieux. Ce qui signifie une perte de dignité pour le malade.

Dans ce cas, j’essaie d’expliquer aux proches: «Si votre parent vit encore parmi nous et perçoit un certain nombre de choses de notre entourage, il vit également déjà en partie dans une autre réalité que nous ne percevons pas avec nos sens terrestres, et cette réalité est pour lui tout aussi tangible que notre monde visible.»

Nous ne pouvons pas juger de ce que vit un mourant. Il perçoit peut-être la sphère où il se rendra après sa mort, mais il peut aussi se trouver dans ses propres pensées ou au milieu d’images qu’il perçoit intuitivement; il n’est pas rare que des mourants voient des êtres chers décédés avant eux, qui viennent les chercher ou qui leur envoient de l’aide de quelque façon que ce soit.

Il s’avère souvent que les mourants ont déjà des antennes plus fines et plus sensibles que nous, qui sommes encore profondément ancrés sur cette terre. Par exemple, un patient moribond avait un frère qui était lui-même gravement malade, et qui se trouvait à environ 100 km de là. Les deux familles restaient en contact par téléphone. Un jour, on apprit le décès du frère. La famille voulut épargner des soucis à celui qui attendait encore la mort. Et quand il a demandé des nouvelles de son frère, on n’a pas osé le mettre au courant, on lui a juste dit qu’il n’allait pas bien. Ce à quoi le patient a fermement répliqué: «Il est déjà mort».

Dans les jours qui ont suivi, cet homme a beaucoup déliré, mais de temps en temps, on avait l’impression qu’il parlait avec son frère, avec qui il s’était toujours fort bien entendu. Pendant ses entretiens avec celui qui avait pris les devants, il semblait toujours calme et serein.

Peu après, il est décédé à son tour.

En tant qu’assistants en unité de soins palliatifs, nous sommes en contact avec des mourants qui en sont à différents stades. Certains patients vont relativement bien, ce qui veut dire que nous les accompagnons pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Pour d’autres, il est clair qu’ils sont en phase finale et il arrive même que nous ne soyons appelés que pour les derniers instants.

Parfois, les proches nous recommandent de ne faire surtout aucune allusion à la mort. Dans ce cas, doit-on en parler, doit-on passer outre? Sur ce point, j’ai fait des expériences de toutes sortes:

J’ai eu un patient qui a abordé lui-même le sujet dès ma seconde visite. Avec un autre, par contre, nous ne l’avons jamais évoqué, même pas au bout de plus d’un an. Je respecte donc entièrement la façon de faire du malade, tout en restant très attentive aux moindres signes de sa part.

J’avais une voisine qui, connaissant ma conviction sur le fait que la vie continue après la mort, avait toujours soigneusement évité tout ce qui touchait ce sujet alors qu’elle était encore en bonne santé. Or, elle est tombée gravement malade et s’est donc retrouvée plusieurs semaines dans le service de soins intensifs, où je lui rendais régulièrement visite. Elle était dans le coma, sans plus aucun espoir de guérison. Je lui parlais tout bas en tentant de la soulager de sa peur de mourir. Je lui parlais des aides qui l’attendaient «de l’autre côté», et qui lui apporteraient leur soutien si elle le demandait.

Quand elle a enfin pu quitter le service de soins intensifs, et qu’elle a regagné son lit d’hôpital, elle a dit: «Quand on est alité aussi longtemps sans aucune aide, on pense vraiment à plein de choses.» Et presque malgré moi j’ai rétorqué: «Vous voulez dire que l’on pense à la façon dont la vie continue après la mort?», «Oui!» m’a-t-elle répondu. Elle était vraiment très affaiblie et je n’avais que très peu de temps pour lui dire l’essentiel. Je lui ai donc demandé si elle souhaitait que je lui en dise plus à ce sujet la prochaine fois. Elle a acquiescé. Au cours de la visite suivante, je lui ai donc lu quelques extraits des récits du Dr Moody sur les expériences vécues par des personnes réanimées. Cette fois encore, à cause de sa faiblesse, elle n’a pu suivre que très difficilement, mais ensuite elle a dit: «Tout ce que vous me racontez et me lisez est très consolateur.» Or, à la visite suivante, comme elle allait visiblement mieux le sujet de la mort était redevenu tabou. Elle est décédée en paix quelque temps après, et je suis ravie d’avoir pu profiter des courts moments où elle était ouverte pour lui parler de ce qui l’attendait.

Un jour, un patient qui avait abordé de lui-même le sujet d’«après la mort», m’a dit: «Ma vie n’a pas été faite que de bonnes actions…» et derrière cet aveu, on sentait l’angoisse de ce qui l’attendait. Je lui ai répondu: «Si nous le voulons et si nous le demandons, toute faute peut être réparée, que ce soit ici ou ailleurs. Le meilleur moyen de le faire est d’aborder tous les êtres humains avec amour, d’aider et de faire du bien, que ce soit ici-bas ou dans l’au-delà». Il a été en mesure d’accepter ce point de vue et il a retrouvé son calme intérieur.

Nous suivons souvent les patients à domicile pour qu'il leur soit donné, dans la mesure du possible, de mourir chez eux. Mais nous nous rendons aussi dans les hospices, dans des maisons de repos ou dans des hôpitaux, même en service de soins intensifs, et nous avons également une unité d’accueil où nous recevons des mourants qui ne peuvent pas être soignés à domicile.

Quand on nous appelle en service de réanimation, les patients sont dans un état qui ne nous permet plus de leur parler. Il arrive que plusieurs patients se trouvent dans la même pièce, les portes sont ouvertes et la routine hospitalière suit inexorablement son cours. C’est en ce lieu qu’il me paraît le plus difficile de créer un espace de calme autour du malade par notre simple présence et par notre attitude intérieure. Je me présente toujours, même quand le patient est dans le coma, et je lui dis par exemple que je vais rester jusqu’à ce que sa fille revienne. J’essaie de lui redonner du courage et de la confiance pour qu’il parvienne à faire ce pas si important vers l’au-delà. Je lui promets que tant qu’il est sur terre, il ne sera jamais seul. Dans ces cas-là, on assure une permanence 24 heures sur 24 à laquelle la famille participe dans la mesure du possible. Ensuite, j’explique au patient qu’il y a dans l’au-delà beaucoup d’aides qui lui tendent déjà la main, et qu’il ne lui reste plus qu’à la saisir. Il m’arrive de donner l’indication suivante: «Cherchez la Lumière, allez avec joie vers elle et demandez la force de ne jamais faiblir en chemin.»

Parfois je chante tout bas ou bien je reste là, assise auprès d’eux, et j’essaie de les aider en pensée. Il m’arrive de remarquer, au souffle du patient, qu’il s’est calmé.

Une fois, le souffle d’un patient s’était apaisé après un certain temps et j’étais assise en silence auprès de lui, à le veiller. Il avait fait très chaud ce jour-là, mais comme c’était en soirée, il commençait à faire un peu plus frais. Je me suis éloignée de deux pas pour prendre un peu l’air à la fenêtre et immédiatement sa respiration s’est accélérée. A part son souffle, il n’a eu aucune autre réaction. Toujours est-il que j’aurais dû le prévenir que je n’allais qu’à la fenêtre. Il a probablement remarqué que plus personne n’était à ses côtés et il s’est senti abandonné pour un instant. Le moindre détail est perçu!

Les familles nous ont parfois exprimé leur tristesse en ces termes: «Nous ne voulions pas laisser notre père seul (ou notre mère), il y avait toujours quelqu’un auprès de lui. J’ai quitté la chambre pour cinq minutes, et c’est juste à ce moment-là qu’il est mort; j’aurais vraiment pu tenir encore pendant cinq minutes!»

Nous avons essayé de les consoler en expliquant que certaines personnes ne parviennent pas à mourir en présence d’un être cher, parce qu’elles ne veulent pas lui infliger cette douleur et attendent même que l’on s’absente. Apparemment les liens personnels rendent le départ en présence de l’être cher très difficile à supporter. «Vous avez donc fait du bien à votre père en vous absentant un instant!»

Si l’occasion se présente, je parle de ce genre d’expériences et de ce que j’en pense avec les proches. Je prends cette précaution au cas où quelque chose de semblable viendrait à arriver dans leur famille. En effet, il est beaucoup plus facile de se faire à cette idée à l’avance que de l’accepter une fois que l’on s'est culpabilisé. Je leur parle bien sûr aussi des mourants qui partent tranquillement en présence d’un être cher, qui même «attendent» l’arrivée d’un ou de plusieurs proches, et je le fais sans porter aucun jugement de valeur. Ni l’une ni l’autre façon de mourir ne saurait être considérée comme la meilleure.

Personne, auxiliaire ou parent, ne peut de toute façon juger de ce qui se passe dans l’âme du mourant.

Quand une longue agonie a déjà altéré gravement l’aspect du corps physique de quelqu’un ou quand il arrive que la maladie a laissé des traces effrayantes, la souffrance des proches face à leur propre impuissance est souvent déchirante. Il est tout à fait concevable que ce genre de souffrance attriste aussi le mourant.

Je tente donc de faire comprendre aux parents et aux proches la distinction entre le véritable phénomène et les faits matériels et concrets qu’ils perçoivent. L’une de mes connaissances assez proche a eu un grave accident de voiture. Elle est décédée sur les lieux de l’accident, et les journaux avaient publié une photo effrayante. Pour la famille, cet événement a été un choc effroyable. Même l’employée de la maison qui l’aimait beaucoup était inconsolable. Elle pleurait tout le temps et ne pouvait pas comprendre que cette dame, qui avait toujours été si bonne, ait pu mourir de façon aussi horrible. C’est alors qu’elle a rêvé de la défunte qui lui est apparue, souriante, et lui a demandé: «Pourquoi pleurez-vous? Ma mort a été si belle!» Elle a vécu ce rêve de façon si intense, qu’elle n’a pas douté un seul instant d’avoir vraiment vu la défunte dans son état actuel.

Si un accident de voiture aussi atroce peut être qualifié de «belle mort», n’est-il pas concevable que l’affaiblissement progressif d’un corps moribond portant les stigmates de sa maladie puisse être accueilli par l’âme d’un mourant avec joie, parce qu’il le délivrera de sa souffrance terrestre, et marquera le début d’une nouvelle phase de son existence? (En aucun cas il ne s’agit là de plaider pour l’euthanasie, mais il est important de veiller à ne pas tomber dans l’autre extrême en encourageant un prolongement artificiel de la vie. Par contre, une bonne thérapie analgésique est impérative pour éviter les douleurs ou tout au moins les réduire considérablement.)

Je parle de la mort de cette dame à certaines familles, surtout pour leur permettre de porter leur regard au-delà de ce qui est visible et palpable, vers une autre réalité, car c’est ce qui est susceptible de les soulager, de même que le mourant.

J’ai moi aussi remarqué que le mourant (ou sont-ce les aides de l’au-delà?) choisit le moment de sa mort de manière à épargner de la souffrance à ses proches. En voici un exemple: J’avais passé l’après-midi auprès d’une mourante dans un service de soins intensifs et sa fille avait pris le relais. J’allais revenir pour la nuit. C’est mon mari, assistant lui aussi, qui m’a emmenée à la clinique parce qu’il avait besoin de la voiture pour pouvoir prendre le relais le lendemain matin. Je voulais qu’il fasse connaissance de la fille et il m’a donc accompagnée jusqu’au service de soins intensifs. Il fallait sonner pour entrer. Mais on ne nous a ouvert la porte que beaucoup plus tard, et nous avons appris que la dame était décédée juste au moment où nous avions sonné. Pour la fille il était important que nous arrivions à ce moment-là. Nous nous sommes assis tous trois autour du lit de la défunte. Nous avions vraiment l’impression de former un rempart protecteur autour d’un événement important. Probablement la mère avait été rassurée de voir que sa fille ne serait pas seule et elle est décédée exactement au moment où nous sommes arrivés.

Quand un patient vient de mourir, nombreux sont ceux parmi les proches qui demandent ce qu’ils doivent faire. Le plus souvent je leur réponds: «Rien – seulement prendre congé dans le calme.» Je leur demande toujours s’ils tiennent à fermer les yeux du défunt. Certains n’y parviennent pas, tant ils sont bouleversés. Pour d’autres, il s’agit d’un geste beau et important.

Etant donné qu’après la mort terrestre l’âme a besoin d’un certain temps pour s’éloigner de son corps, il est essentiel d’agir en conséquence au cours de toutes les démarches à effectuer après la mort. Quiconque a conscience du fait que l’âme est encore aux alentours du corps, fera tout pour préserver une ambiance empreinte d’une grande dignité dans la chambre mortuaire.

Il est bien sûr important d’informer un médecin et les pompes funèbres; mais nous pouvons assumer de telles démarches afin de les éviter aux proches. De plus, ce n’est pas extrêmement urgent, car de toute façon, l’attestation de décès ne peut être délivrée qu’après la rigidité cadavérique, et en Allemagne, un cadavre peut rester jusqu’à 36 heures dans un appartement. Il n’y a donc pas lieu de se précipiter pour régler les formalités.[*]

Le plus important à ce stade est de faciliter à l’âme le passage de l’en-deçà vers l’au-delà, de prendre le temps de «parler» à celui qui est décédé, et c’est possible, même à l’hôpital. La toilette et la préparation du corps ne doivent pas obligatoirement être effectuées par les pompes funèbres. Certains proches considèrent ces soins comme un service à rendre au défunt par amour, et pour cette raison ils préfèrent s’en charger eux-mêmes.

Je me rappelle que le mari d’une dame qui venait de mourir avait été très heureux que je m’occupe, en compagnie d’une amie de la famille, de laver et d’habiller sa femme et de l’orner de fleurs. Pour lui, il était important que ce ne soit pas un étranger qui le fasse, car il savait que sa femme ne l’aurait pas apprécié. (Il est plus simple de laver et d’habiller le corps avant la rigidité cadavérique.)

Certains proches ont passé des moments tellement difficiles dans la chambre mortuaire, qu’ils la fuient littéralement et ne supportent plus de voir le défunt. Cette réaction est tout à fait compréhensible et nul ne doit être forcé à rester. La plupart de ceux qui viennent de perdre un être cher ont vraiment besoin de la présence de quelqu’un immédiatement après le décès. Dans les cas où j’étais présente pour apporter un soutien, une fois passé le moment le plus fort, j’ai souvent demandé aux proches s’ils ne voulaient pas se rapprocher du lit encore une fois. Et quand ils le faisaient, leur réaction en regardant le corps du défunt était la plupart du temps: «Ce n’est plus mon mari (ou mon parent), mais je sens bien qu’il est là.»

N’est-ce pas la meilleure façon de se consoler soi-même par sa propre expérience vécue? Les proches prennent conscience du fait que ce qui se trouve allongé sur son lit de mort n'est plus l’être cher lui-même, mais uniquement son enveloppe, alors que lui continue bel et bien à exister!

Plus tard, l’instant des adieux reste souvent gravé dans leur mémoire comme un moment d’une grande valeur, comme une expérience qu’ils ne regrettent pas d’avoir vécue. Surtout lorsque ce moment est préparé de la manière dont on estime que cela aurait plu au défunt. Cela peut se faire de plusieurs façons: un rassemblement silencieux des proches autour du lit, des discours personnels, des prières, des psaumes, un chant, l’apport de fleurs, des bougies allumées, etc.

Les proches se rappelleront volontiers de tels adieux et je pense que le défunt les reçoit comme un cadeau avant de poursuivre son chemin.

Tous ces récits ne doivent pas donner l’impression que les accompagnants bénévoles «se sacrifient», car je ne saurais dire combien nous recevons en retour! Je tiens à encourager tous ceux qui songent parfois à accompagner des personnes à l’article de la mort, qu’il s’agisse d’étrangers ou de proches. Les aides qui entourent cet événement si important sont telles, que nous ne nous sentons jamais seuls. Je suis toujours profondément touchée de voir combien les choses sont guidées au cours des derniers instants d’une vie.

Je ne suis capable d’aider vraiment les mourants que parce que je suis moi-même convaincue que la vie continue après la mort. On ne saurait répondre de façon satisfaisante aux questions souvent préoccupantes sur le sens de la souffrance ou de certaines vies par trop courtes, sans admettre l’existence de la réincarnation. Lorsque je parviens à transmettre cette notion (surtout à des personnes en deuil), immédiatement la justice et l’amour divins sont reconnus et les personnes concernées recouvrent leur paix intérieure. Mais il faut bien sûr sentir s’il m’est possible d’en parler ou si ce serait déplacé. Et là où c’est impossible, j’essaie d’apporter tout de même le meilleur soutien, mais d’une autre façon.

Rilke nous dit, dans un de ses poèmes: «Seigneur, accorde à chacun sa propre mort…»

Au fond de moi, j’espère surtout pouvoir contribuer à ce que les personnes puissent faire le pas de l’en-deçà vers l’au-delà en toute dignité et en accord avec leur propre nature.

Indications générales au sujet du travail de l’accompagnement en fin de vie:

Si un patient ou l’un de ses proches a besoin d’aide, s’adresser à une association d’assistance auprès des personnes en fin de vie, ces associations existent dans de nombreuses villes.
La plupart des patients sont atteints d’un cancer déjà très avancé, mais nous accompagnons également des personnes souffrant d’autres maladies incurables. L’association n’intervient que sur demande.
Un responsable se rend chez le patient et chez ses proches. On lui décrit minutieusement la situation et il note tous les détails et les particularités du cas. Il fait le bilan de ce qui est nécessaire (en aucun cas les accompagnants ne remplacent l’assistance sociale ni l’accompagnement médical!) et il définit combien d’heures par semaine et par jour l’assistant en soins palliatifs doit être présent.
Ensuite, il choisit un ou plusieurs assistants qui se prêtent bien au genre d’accompagnement nécessaire et il élabore un calendrier de visites auprès du patient. Il est régulièrement informé de l’état de ce dernier, afin de renforcer l’aide ou d’augmenter éventuellement le nombre d’heures de permanence. Les accompagnants de fin de vie sont bénévoles et viennent d'horizons très divers.

[*] En France, il n’est pas possible de conserver le corps d’un malade décédé dans son service d’hospitalisation, pour des raisons d’hygiène, de cohabitation avec les autres malades.
Cependant le recours aux chambres mortuaires et chambres funéraires «ne doit empêcher ni le service de procéder aux opérations de toilette et d’habillage du corps (selon l’usage de l’établissement, certains hôpitaux transfèrent cette tâche au personnel de la salle mortuaire), ni à la famille de se recueillir auprès de son défunt. La seule limite posée par l’article 4 du décret du 14 novembre 1997 est celle du délai maximum de dix heures entre le moment du décès et l’arrivée du corps à la chambre mortuaire ou à la chambre funéraire».
Le Malade à l’hôpital de Lin Daubech – action Santé érès, page 896